DE LA NÉCESSITÉ EN TEMPS DE GUERRE À L’OPPORTUNITÉ DE L’APRÈS-GUERRE : L’AVENIR DE LA SÉCURITÉ PRIVÉE EN UKRAINE

Lorsque l’équipe d’ICoCA s’est rendue de nuit de la Pologne à Kyiv en mars 2025, la guerre entrait dans sa quatrième année. Les alertes aux frappes aériennes continuaient de rythmer le quotidien, l’incertitude pesait sur chaque échange, et pourtant les discussions sur l’avenir de l’Ukraine avaient déjà commencé. Cette visite a marqué le début d’une nouvelle phase de l’engagement d’ICoCA auprès du secteur ukrainien de la sécurité privée, en pleine transformation.

ICoCA était déjà engagé auprès de l’Ukraine à travers ses entreprises membres internationales opérant dans le pays et dans la région. Cette première visite a permis de rencontrer directement les autorités ukrainiennes, des entreprises de sécurité privée, des représentants du secteur ainsi que des membres de la communauté diplomatique afin de mieux comprendre les réalités auxquelles ce secteur est confronté.

Avec le soutien du gouvernement suisse dans le cadre du projet « Building a Responsible Private Security Industry in Ukraine », ce qui avait commencé comme une série d’échanges exploratoires s’est progressivement transformé en un dialogue plus large sur l’avenir de la sécurité privée en Ukraine. Ce qui est ressorti de manière frappante de ces premières rencontres est que les discussions portaient rarement uniquement sur les défis immédiats. Parallèlement aux préoccupations sécuritaires actuelles, les parties prenantes réfléchissaient déjà au type de secteur de la sécurité privée dont l’Ukraine aurait besoin dans cinq ou dix ans.

Au fil des échanges avec des représentants gouvernementaux, des entreprises, des organisations de vétérans, des acteurs de la société civile et des partenaires internationaux, une question s’est imposée de manière constante :

Comment l’Ukraine peut-elle développer un cadre pour la sécurité privée qui contribue à la sécurité, à la reprise économique et à la réintégration des vétérans, tout en garantissant la responsabilité, le respect des droits humains et une supervision efficace ?

Cette question est au cœur de l’engagement d’ICoCA : accompagner les parties prenantes dans la traduction des normes internationales et des pratiques commerciales responsables en approches adaptées aux réalités locales.

 

Un nouveau cadre juridique pour une nouvelle réalité

Au cœur de nombreuses discussions se trouve la nécessité d’un cadre législatif moderne.

Le cadre juridique actuel de l’Ukraine repose sur la Loi ukrainienne relative aux activités de sécurité, adoptée en 2012. Bien qu’elle ait constitué une base essentielle pour réglementer les services de sécurité privée, cette législation est antérieure aux profondes transformations de l’environnement sécuritaire ukrainien consécutives au conflit débuté en 2014 et à l’invasion à grande échelle de 2022.

De nombreux acteurs considèrent ainsi que le cadre actuel ne permet plus de répondre pleinement aux réalités contemporaines. Les futures discussions sur la réforme devront notamment aborder plusieurs questions fondamentales : quels mécanismes de supervision sont nécessaires pour le secteur, quels types de services les entreprises de sécurité privée devraient être autorisées à fournir, et si les entreprises ukrainiennes devraient, à terme, pouvoir proposer des services liés à la sécurité à l’échelle internationale. Certaines de ces questions pourraient nécessiter des réformes juridiques plus larges dépassant le seul cadre réglementaire applicable à la sécurité privée.

L’objectif final n’est donc pas simplement d’adopter une nouvelle loi, mais de mettre en place un cadre capable de soutenir la sécurité, le développement économique, la responsabilité et la confiance du public.

 

Renforcer la confiance grâce aux normes et à la responsabilité

La confiance sera un élément déterminant pour l’avenir du secteur ukrainien de la sécurité privée.

La société ukrainienne doit pouvoir avoir l’assurance que les prestataires de sécurité privée exercent leurs activités de manière responsable et transparente. Parallèlement, les clients et partenaires internationaux doivent être convaincus que les entreprises ukrainiennes respectent des normes professionnelles et éthiques reconnues. Des mécanismes de supervision efficaces, des dispositifs de responsabilité solides et l’application de normes internationales joueront tous un rôle essentiel dans la construction de cette confiance.

À travers son engagement auprès des entreprises ukrainiennes, ICoCA a encouragé la mise en œuvre de la diligence raisonnable en matière de droits humains, la conduite responsable des entreprises et l’adoption de bonnes pratiques internationales. L’intérêt pour le renforcement des systèmes de gouvernance progresse, notamment alors que les entreprises cherchent à améliorer leurs opérations et à se préparer aux opportunités futures.

Un défi important demeure toutefois : la mise en œuvre encore limitée de la norme ISO 18788, norme internationale relative aux systèmes de management des opérations de sécurité privée. L’Ukraine ne dispose actuellement ni d’une adoption généralisée de cette norme, ni d’un écosystème de certification suffisamment développé pour accompagner sa mise en œuvre. Une meilleure sensibilisation à cette norme et la création de parcours vers la certification pourraient aider les entreprises à renforcer leur gestion des risques, améliorer leurs mécanismes de responsabilité et accroître leur crédibilité sur les marchés nationaux et internationaux.

 

Les vétérans au cœur des discussions

L’avenir du secteur ukrainien de la sécurité privée sera façonné non seulement par les lois et les institutions, mais également par les personnes qui le composent.

Les vétérans disposent de compétences précieuses en matière de leadership, d’opérations et de gestion des situations de crise, qui peuvent apporter une contribution significative au secteur de la sécurité privée ainsi qu’à l’économie dans son ensemble. Dans le même temps, leur réintégration demeure un défi complexe, en particulier pour ceux qui ont connu des déploiements répétés depuis 2014 et qui continuent de vivre avec les conséquences de la guerre. Pour beaucoup, le passage de la vie militaire à la vie civile n’est pas un événement ponctuel, mais un processus qui s’inscrit dans la durée.

Conscients de ces enjeux, ICoCA et le PNUD ont élaboré des guide sur la réinsertion des vétérans dans le secteur de la sécurité privée. Fondées sur des consultations avec les parties prenantes et sur des expériences concrètes du terrain, ce guide propose aux entreprises des recommandations pratiques en matière de recrutement, de vérification des antécédents, de formation, d’accompagnement au travail et de mesures de réduction des risques afin de favoriser une intégration réussie et durable.

L’objectif n’est pas uniquement de créer des opportunités professionnelles pour les vétérans, mais également d’aider les entreprises à développer des environnements de travail sûrs, professionnels et inclusifs. ICoCA poursuivra cet effort à travers de nouvelles orientations, des programmes de formation et un dialogue continu avec les acteurs du secteur.

 

Industrie, société civile et achats responsables

Un thème récurrent dans l’engagement d’ICoCA a été l’importance de renforcer le dialogue entre les autorités publiques, les représentants de l’industrie et la société civile. Il n’existe actuellement pas de plateforme structurée permettant à ces acteurs d’échanger régulièrement leurs points de vue, d’identifier des priorités communes ou de contribuer collectivement à l’élaboration des politiques publiques.

C’est un domaine dans lequel ICoCA peut jouer un rôle important de facilitateur et de rassembleur. En réunissant les autorités, les entreprises, les organisations de la société civile et les partenaires internationaux, ICoCA peut contribuer à créer un espace de dialogue constructif, favoriser la compréhension mutuelle et soutenir l’élaboration de solutions concrètes, fondées sur des éléments probants, face aux défis communs.

Les organisations de la société civile ont un rôle essentiel à jouer à travers la recherche, le suivi, le plaidoyer et l’engagement des parties prenantes. Renforcer leur participation permettra de veiller à ce que les réformes prennent en compte un large éventail de perspectives et bénéficient d’un soutien public accru.

Le rôle des clients ne doit pas non plus être sous-estimé. Les gouvernements, organisations internationales, acteurs humanitaires et clients du secteur privé influencent les comportements du marché à travers leurs décisions d’achat. Des pratiques d’achat responsables privilégiant la qualité, la transparence et le respect des normes reconnues peuvent créer de puissants leviers en faveur de pratiques responsables dans l’ensemble du secteur.

 

Les enseignements de l’Ukraine

La communauté internationale a beaucoup à apprendre de l’expérience unique de l’Ukraine, qui doit trouver un équilibre délicat entre les impératifs de la guerre et les exigences de la reconstruction future.

Peu de pays ont dû relever simultanément le défi de répondre à un conflit en cours, préparer la reconstruction, intégrer un grand nombre de vétérans, s’adapter aux évolutions technologiques et repenser les fondements de leur gouvernance de la sécurité.

Les opportunités sont considérables, mais les risques le sont également. Le développement de nouvelles capacités doit nécessairement aller de pair avec une gouvernance efficace, des mécanismes de responsabilité solides et le respect des droits humains.

L’expérience ukrainienne contribuera aux débats plus larges sur l’avenir d’une prestation responsable des services de sécurité dans des environnements complexes.

Grâce à son engagement continu auprès des autorités, des entreprises, des organisations de la société civile et des partenaires internationaux, ICoCA continuera de soutenir cette réflexion et de contribuer au développement d’un secteur de la sécurité privée capable de renforcer la sécurité, la reconstruction, le développement économique et la réintégration des vétérans, tout en restant fermement ancré dans la responsabilité, les droits humains et l’État de droit.